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Une chorégraphie narrative, dans une séance de coaching professionnel

Article publié le 24/10/2010 dans la revue PratiquesNarratives.com

 

Jeune coach dans le monde professionnel, j’ai pu expérimenter la difficulté ou l’improbabilité de mettre en pratique une séquence narrative dans une séance de coaching individuel : trop pressée, je ne laissais pas le temps à la flânerie, propice à la confiance mutuelle, au tissage du lien entre le client et son coach.

Ce jeudi, sixième séance avec Emilie, que je suis depuis six mois. Au cours des séances, nous avons à plusieurs reprises décrit sa problématique, fait le tour des différents contextes, décliné les solutions envisageables, de ce qui était important pour elle dans les différentes situations... la confiance s’est instaurée entre nous. Emilie est une jeune trentenaire sensible, elle est manager et apprend petit à petit à prendre sa place et à dire «Je».

Quand j’ai fait sa connaissance, elle éprouvait de grosses difficultés relationnelles avec certains de ses collègues, souffrait d’une image terne et d’un manque de considération par sa hiérarchie. Elle se trouvait incomprise et souffrait considérablement des remarques désagréables sur sa personne que certains de ses collègues prenaient la liberté de lui faire. Seule avec ses émotions, son sentiment d’incompréhension et la certitude d’être incompétence et inexpérimentée, elle fuyait les conflits et s’enfermait sur elle-même.

La séance s’annonce bien : «Je dis les choses», me dit-elle. Les «choses» ? Il s’agit de ses sentiments. Elle est fière de m’annoncer qu’elle dit ses sentiments dans les discussions en petit groupe ou à deux, mais seulement lorsqu’elle le juge profitable à son interlocuteur ou à elle-même. Débarrassée de ses ruminations, elle se sent plus libre et plus légère dans son travail et lorsqu’elle rentre chez elle ! C’est pour elle une grande victoire.

Cette phrase, «Je dis les choses», m’a donné l’idée ou l’envie d’utiliser la conversation de re-groupement. Emilie m’a ouvert le chemin, elle me l’a même indiqué. J’ai eu envie de savoir qui, dans son entourage, l’appréciait, l’estimait, lui reconnaissait des compétences qu’elle pensait ne pas avoir, et pour quelles raisons. Je voulais l’amener à étoffer son «club de vie» de façon à ce qu’elle se sente accompagnée ou «riche d’une compagnie», dans son action de dire les choses. Je voulais savoir à quelle personne pouvait être liée cette capacité à exprimer ses sentiments, quelle avait été leur contribution réciproque à la vie l’un de l’autre, quelles étaient les qualités ou compétences que cette personne lui reconnaissait.

Voici, de mémoire, une retranscription des grandes lignes de notre conversation.

Quand vous dites les choses, vos sentiments, quelle est la compétence, la ressource que vous utilisez ?
- La franchise, l’honnêteté. Je pense aussi que j’ai fait preuve de courage. D’ailleurs, pour s’en sortir, dans ce boulot, il en faut du courage !

Pouvez-vous me parler de ce courage, me raconter son histoire ?
- Oh, je fais preuve de courage depuis peu, deux mois. dans ma famille, on ne parlait pas de ses sentiments (...) mais je me rends compte que le fait de dire les choses libère et est parfois utile, à celui qui dit ou à celui qui écoute.
(...)

Dans votre entourage, quelle serait la personne la moins étonnée de savoir que vous faites preuve d’un tel courage ?
- Je crois que personne ne serait étonné, mais si je devais choisir, je parlerais de Pierre, un ami. On s’est rencontrés au travail et on est très proches.

Dans ce que vous êtes aujourd’hui, quel est l’héritage dont vous diriez qu’il vous vient de Pierre ?

- Il m’a fait comprendre qu’il y avait une différence de perception, professionnellement, entre les hommes et les femmes. On attend des choses différentes d’un homme et d’une femme, en plus des compétences professionnelles, et c’est très important. Ça m’a permis de me présenter en tenant compte de cela. Je fais attention à ma tenue vestimentaire, par exemple, pour éviter les malentendus.

Que pensez-vous que Pierre apprécie chez vous, pour être votre ami ?
- Ma franchise et ma bonne volonté. Et mon sens de la famille. Il se trouve qu’il a des enfants de mon âge, je pourrais être sa fille, et nous échangeons beaucoup.

Et vous, qu’est-ce que vous appréciez, chez lui ?
- Sa fidélité. Bizarrement, on s’engueule, parfois, et il est très dur. Quand il dit à quelqu’un «Je ne veux plus te voir», la page est tournée, il y a rupture et il ne fait jamais demi-tour. Il s’est brouillé avec pas mal de personnes proches de cette façon. Mais avec moi, il revient toujours. Pourtant, mon psy m’a dit, la dernière fois, de ne plus compter sur lui, de laisser tomber. Mais il est revenu, comme à chaque fois, et puis c’est mon ami...

Et Pierre, dans ce qu’il est aujourd’hui, quelle est la part, à votre avis, qui lui vient de vous ? De ce que vous auriez fait ou dit...
- Je pense que le fait de me connaître l’a poussé à se soigner. D’ailleurs, je l’ai réellement poussé à se soigner, à consulter un médecin... Je crois que sans moi, sans mon intervention, il ne l’aurait pas fait. Et ça aurait pu être très grave.

Je vois que vous êtes émue, et je le suis aussi... Qu’est-ce que ça vous a fait, de parler de vous et de Pierre de cette façon ?
- Ouh ! Je ressens une certaine auto-satisfaction à l’idée de ce que j’ai fait. Parler de notre relation, ça nous rapproche, je sais pourquoi on est amis, à présent. Notre amitié repose sur des choses concrètes. Et elle a un sens.

A votre avis, si ces souvenirs pouvaient se projeter dans un acte que vous pourriez faire bientôt, ce serait quoi ?
- Je crois que je serais plus sereine dans mes relations. je m’efforcerais à ça.

La séance de coaching «traditionnel» a repris son cours, nous étions à la fin. Comme réponse à la question «Comment vous sentez-vous?», Emilie m’a dit être crevée ! Et «réchauffée».

Que s’est-il passé pour Emilie lors de cette séquence ?

Le fait de relier son action de dire les choses à une compétence - le courage - reconnue par Pierre a donné à Emilie une conclusion positive de ce qu’elle est et de ce qu’elle fait. Savoir précisément que son intervention a été décisive dans le fait que Pierre se soigne l’a valorisée dans le sens où elle a réalisé qu’elle avait une attitude active dans cette relation, tout comme lui. La découverte de sa contribution dans la vie de Pierre l’a considérablement émue, elle a découvert sa capacité à influer sur la vie de quelqu’un de façon positive. Son sentiment de solitude s’est dissous tandis que de nouvelles compétences sont apparues et elle a éprouvé une «auto-satisfaction» en expliquant les conséquences importantes de sa contribution.
Sa propre valeur s’est trouvée renforcée par le fait que Pierre lui ait apporté certaines choses, elle en vaut donc la peine. Ce sentiment d’avoir de la valeur a été ancré lorsqu’elle a nommé les qualités qu’il lui trouvait, qualités illustrées par le fait qu’il «revienne toujours».

La mise en exergue les liens d’estime réciproque existant entre Pierre et elle, son identité préférée renforcée, la certitude durable de sa valeur et son club de vie étoffé ont permis à Emilie de dire, avec une facilité étonnante, ce que cela lui donnait envie de faire dans l’avenir : être sereine dans ses relations.

Quant à moi, j’ai constaté à nouveau qu’une séance de coaching était non seulement agréable, mais pouvait aussi faire plaisir au coach comme à son client. Nous évoluions, Emilie et moi, dans une dimension humaine intime et protégée. Emilie était réceptive, à l’affut de tout signe de moi qui lui montrerait que je la suivais, que je prenais ces propos et que j’en faisais matière à aller plus loin. Nous avions appris, au cours de ces séances, à danser ensemble en quelque sorte. Je l’encourageais par mes regards, mes sourires, mes questions et ma voix retenue et elle me suivait, elle répondait en souriant. Nous nous suivions dans cette chorégraphie narrative et, par mon attitude décentrée et influente, je lui ouvrais un espace dans lequel elle pouvait évoluer, s’exprimer. La fragilité de l’ensemble me poussait à être extrêmement à l’écoute de ses mots mais aussi du non-verbal : ses intonations, ses regards, ses moments d’hésitation... Je savais qu’au moindre faux-pas, je pourrais lui marcher sur les pieds et la blesser, et alors, fini la danse! Nous avons évolué ensemble jusqu’à la fin de la musique, sans anicroche et avec beaucoup d’émotion. Ma cliente est exceptionnelle.

 

 

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